POUR UNE RENAISSANCE GAULLIENNE DE LA FRANCE

18 février 2021

par Gérard Bardy, journaliste et historien

Qui peut douter que la France se meurt sous nos yeux, dans un silence assourdissant, et qu’une véritable renaissance s’impose sans délai au vieux pays fatigué  ?

Ne craignons pas l’accusation de déclinisme et osons soutenir que des pans entiers de la nation se sont déjà effondrés et que d’autres menacent de les rejoindre dans un mortel fracas qui ruine le moral de tout un peuple, à l’exception des «  aveugles de l’Histoire  » et des «  premiers de cordée  ».

Depuis ses origines, la France a traversé des crises terribles qui ont sans cesse bousculé l’unité de son peuple et la cohésion de ses territoires. Aux guerres qui lui furent livrées par ses voisins envieux ou par d’autres peuples conquérants, le pays a ajouté la barbarie de ses propres démons, notamment sous la Révolution. Pourtant, aucune de ces pages d’histoire écrites en lettres de sang n’est, jusqu’à maintenant, parvenue à la priver ni de son instinct de survie, ni de la force de rebondir.

Nous en sommes là, arrivés à une heure de vérité, à un rendez-vous décisif avec notre histoire et avec notre destin, dans un monde livré à un tel chamboulement que le doute existe quant à notre capacité à survivre. L’obstacle est décisif. Pour le franchir, c’est plus à notre volonté qu’à notre capacité qu’il faut faire appel, la première n’étant rien sans la seconde. La France veut-elle ou non continuer à exister et à vivre  ? Être ou disparaître  ? Se dresser dans un ultime sursaut de réalisme et de courage ou se laisser emporter sans bruit dans l’anéantissement de la civilisation  ?

Beaucoup d’hommes politiques, de philosophes et d’historiens ont pris l’habitude, depuis quelques années, de se référer à de Gaulle, à son courage politique, à son sens de l’histoire, à son côté visionnaire et à son immense culture qui, de tout temps, lui avait fait prendre la mesure des enjeux qu’il situait à l’échelle du monde. Mais beaucoup font un usage très abusif de la personnalité du Général, allant jusqu’à confondre le gaullisme avec une quelconque potion magique dont une gorgée chaque soir suffirait à guérir du cancer national. A gauche comme à droite, ceux qui tentent de récupérer à leur profit exclusif un fragment de la «  sainte croix de Lorraine  » ne servent ni leur image, ni la France. Et ceci pour une raison essentielle  : de Gaulle inscrivait la conduite de la France (et de l’Europe) dans un contexte de civilisation, c’est-à-dire en se projetant dans le long terme, dans les réalités d’un monde en marche, alors que beaucoup aujourd’hui limitent l’horizon de leurs réflexions au calendrier électoral immédiat.   

Tout au long de sa vie, dans le domaine militaire puis dans le champ de l’action politique, de Gaulle n’a jamais perdu de vue que les enjeux majeurs étaient ceux du maintien de notre civilisation et qu’une adaptation permanente et courageuse de la France, au prix de l’effort du peuple tout entier, pouvait seule conserver au pays une chance de garder sa place dans la cour des grands. On parlait alors du «  concert des nations  ». Et aussi de la «  grandeur de la France  ». Qui oserait aujourd’hui  ?

Si elle veut s’inspirer aujourd’hui du général de Gaulle, la France doit d’abord s’en tenir à la réalité de ce que fut son action. Le gaullisme n’a jamais été ni un parti politique ni un dogme mais une immense leçon de pragmatisme. Regarder la réalité en face, chez nous et à l’extérieur, et faire ce qu’il faut pour s’adapter à la situation présente et à venir, avec courage et détermination, en s’appuyant sur le peuple selon des règles démocratiques inviolables. Dire la vérité au peuple pour mobiliser son énergie et son courage et lever des forces inattendues au service du bien commun. Remplacer notre vieille économie socialiste du partage par une économie de l’innovation et du développement. Faire grossir le gâteau pour – ensuite seulement – le partager.

J’ai la conviction que de Gaulle n’a jamais vraiment cru à la grandeur de la France. Il avait une très haute idée de son histoire, de son héritage chrétien, de sa culture et de son rayonnement jusqu’à se confondre lui-même avec le pays pour l’incarner tout entier. Mais il était, je crois, parfaitement conscient du poids réel dont nous pesions déjà à l’échelle du monde, que ce soit en termes de démographie, de richesses et de développement. Les efforts immenses qu’il a déployé à la fin de la Seconde guerre mondiale pour que la France figure à la table des vainqueurs, son positionnement «  alternatif  » entre les deux blocs de l’Est et de l’Ouest, l’importance donné à la culture française incarnée par le fidèle André Malraux furent autant d’artifices d’une grandeur déjà menacée. Le but était de restaurer la fierté nationale et le moral du peuple français durement éprouvés depuis la défaite de 1870 et les deux sanglants conflits mondiaux.

La politique nucléaire, le paquebot France, le Concorde, le «  plan calcul  », furent entre autres, les outils de cette religion de la grandeur, nécessaire pour pousser en avant le peuple français dont de Gaulle déplorait les divisions chroniques. La fierté nationale comme un levier de développement  ! Face au monde qui ne manquerait pas de se transformer rapidement et profondément (il avait prévu que l’Europe de l’Est allait «  boire le communisme comme un buvard  » et ouvert les voies de la reconnaissance avec la Chine), la France devait se dresser pour ne pas sombrer. S’adapter et se dépasser pour ne pas disparaître. Ce grand roman national écrit par de Gaulle est peut-être la pierre majeure de son œuvre et, pour les Français de notre époque chamboulée, l’élément le plus important de son testament.

Nous en sommes là mais, depuis quarante ans, les dirigeants français ont renoncé à dire la vérité aux Français et à leur fixer des objectifs nationaux rigoureux et ambitieux. Les affaires ont été gérées à la petite semaine, en refusant de voir que le monde qui nous entoure bougeait très vite et renversait la table à laquelle nous étions attablés. A l’effort qui demande un langage de vérité, nos dirigeants ont préféré les délices de l’assistanat et le confort du «  toujours plus  ». Les successeurs de de Gaulle se sont mués en assistantes sociales, jusqu’à l’absurde. Avec des réformes sociétales non essentielles (mariage pour tous, par exemple), ils ont amusé la galerie pour éviter d’affronter l’heure de vérité.  Pour flatter des clientèles (les Verts), ils ont même bradé des bijoux de famille comme le nucléaire.

De Gaulle, à qui l’on doit, notamment, la Sécurité Sociale, les allocations familiales et les indemnités de chômage, n’était pas hostile à une politique sociale et solidaire mais encore fallait-il que tout cela soit financé par la richesse nationale et non par la dette  ! Dès son arrivée au pouvoir en 1958, il avait remboursé les dettes contractées par ses prédécesseurs et n’avait plus autorisé un seul budget en déficit. La France ne donnait pas plus que ce qu’elle possédait, c’est-à-dire la richesse produite par le travail de son peuple. François Mitterrand a inauguré la politique du panier percé et du toujours plus. Par démagogie et pour assurer leur réélection, ses successeurs – y compris ceux se réclamant du gaullisme, comme Jacques Chirac – ont maintenu des couches entières de populations sous assistanat, creusant les déficits jusqu’au vertige.

L’absence de maitrise des flux migratoires, la disparition des frontières dans l’espace européen, la multiplication des allocations en tous genres, l’enflure pachydermique de la fonction publique avec des dépenses mal réparties, etc… ont conduit à la situation que nous connaissons aujourd’hui, avec un déficit abyssal dont personne ne dit quand et comment on va le rembourser.   

Cette fuite en avant est l’exact contraire du gaullisme, comme l’est la vente à la découpe de nos grandes entreprises ou le déclin de la recherche française qui conduit nos meilleurs cerveaux à quitter la France. L’absence du pays de Louis Pasteur dans la production de vaccins contre la Covid-19 en dit long sur notre déclassement.

Personne ne pourra désormais échapper à la mondialisation et à la  financiarisation de l’économie. Le monde est définitivement global et sans doute pour longtemps encore dominé par la Chine. Cette domination ne sera pas que commerciale. Le régime communiste chinois a réussi le tour de force de maquiller son idéologie totalitaire avec les couleurs du roi dollar, jusqu’à dominer le monde (570 milliards d’excédent commercial en 2020, dont plus de 300 milliards avec les USA).

Un déferlement technologique effrayant a commencé à mettre l’immense population chinoise sous contrôle total. Plus un geste ne peut échapper aux autorités centrales. Le reste du monde est en train de suivre dans la plus parfaite indifférence. Après avoir échoué par la force et la répression, le communisme international prend sa revanche sous nos yeux par la puissance financière et technologique. Aucun «  grand de ce monde  » ne réagit  ! Mais existe-t-il encore un seul «  grand  » dans ce monde dont l’autorité soit suffisante  ? C’est sur un tel sujet, absolument essentiel, que manque la voix puissante du Général de Gaulle  !

Parce que le gaullisme, nous l’avons dit, a toujours été un pragmatisme, personne ne peut dire ce qu’aurait fait De Gaulle face à cette dérive mondiale mais on peut affirmer qu’il se serait élevé avec force, et très tôt, contre cette domestication et cette privation annoncée des droits fondamentaux de l’homme. «  Ce qu’il convient de sauver, c’est l’homme  », avait-il dit. 

L’Europe des marchands et des banquiers (construite en contradiction avec les orientations du général De Gaulle qui voulait une Europe des peuples et des nations) n’a rien vu venir, ou, pire, elle a laissé faire. Son échec est patent. Les peuples la rejettent massivement. Le grand projet européen reste à reconstruire en urgence, s’il n’est pas trop tard. Et la France ne peut plus accepter de se laisser imposer des choix fondamentaux par son voisin allemand, dans une relation de dépendance qui n’a plus rien à voir avec le couple voulu par le général De Gaulle et le chancelier Adenauer  !

En 2022, s’il (elle) veut renouer réellement avec l’esprit et la doctrine du gaullisme, le nouveau (ou nouvelle) président(e) de la République devra s’engager à restaurer un lien très fort avec les Français, en leur parlant comme à des adultes responsables de leur destin et de celui de leurs enfants. Il sera essentiel de définir un programme d’urgence en quelques points fondamentaux incluant le recours régulier au référendum. La nécessité d’aller à l’essentiel exigera la constitution d’une équipe d’union nationale, comme de Gaulle était parvenu à la constituer après la Libération. La communication ne pourra plus servir à cacher l’inaction.

La tâche est si grande que le nouvel élu devra sans attendre restaurer l’indépendance de la France sur des points aussi fondamentaux que l’ordre républicain, les frontières, les conditions de l’immigration, la justice, la politique pénale, la réindustrialisation, l’éducation, etc… sans avoir à tenir compte des contraintes imposées par les technostructures de Bruxelles. Un grand plan national de l’innovation et du développement, mobilisant les entrepreneurs de tous âges et échappant à toute fiscalité, devra être mis en place au lendemain de l’élection présidentielle pour prendre une vraie place dans une économie nouvelle servie par une technologie dont nous sommes actuellement absents. Ce point est vital.     

Avec une vision éminemment gaullienne, il faudra aussi adopter une position claire, et sans doute originale et dérangeante, face au rouleau-compresseur de la mondialisation, en rappelant à la face du monde la prééminence de la dignité de l’homme. Une façon de restaurer la fameuse grandeur de la France, en fidélité à la Croix de Lorraine.

«  Vaste programme  !  »  

Journaliste et écrivain, Gérard Bardy a été rédacteur en chef adjoint à l’AFP puis directeur de Pélerin Magazine. Il a aussi longtemps collaboré au Monde et à Valeurs Actuelles, et a publié plusieurs essais sur le Général de Gaulle. 
Dernier livre paru  : «Dernières heures à Colombey -La mort du Général» Editions Télémaque, octobre 2020

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